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    On ne parle pas de ces choses-là.  Combattre l’omerta et dire le silence

    Scénario : Marine Courtade
    Dessin : Alexandra Petit
    Éditeur : Casterman
    Sortie : 02 avril 2025
    Genre : Documentaire

    Marine Courtade est la narratrice de On ne parle pas de ces choses-là, bande dessinée qui raconte l’inceste. Plus que le raconter, elle cherche à comprendre comment l’inceste se perpétue et l’omerta qui se met en place. Elle a été violée par le père de son père, qu’elle n’appellera plus jamais grand-père, autour de ses 6 ans. Quand sa famille l’a su, très tôt, grâce à sa cousine Camille, qui était aussi victime du monsieur, le silence s’est très vite abattu. Le violeur sera toujours invité aux fêtes d’anniversaire et aux réunions familiales jusqu’à sa mort en maison de repos, bien des années plus tard.

    C’est avec beaucoup de courage que Marine Courtade se penche sur sa propre histoire. Journaliste dans la trentaine qui s’intéresse beaucoup aux victimes d’agression sexuelle et aux viols dans des pays en guerre (Rwanda, Ukraine), elle s’est demandé si ce n’était pas une défense personnelle pour éviter de creuser son histoire. Durant le confinement, en 2020, le moment arrive pourtant : elle décide d’envoyer un mail à tous les frères et sœurs de son père pour savoir ce qu’ils et elles savaient de leur propre père et de ses agissements, et de pourquoi ils et elles n’ont rien fait.

    Marine Courtade prend donc la route et fait un tour de France. Nous ne sommes cependant pas ici pour visiter les lieux, mais toujours au plus près des visages, et de leurs yeux pris dans les doutes du passé, très bien rendus grâce aux illustrations de Alexandra Petit. Courtade va confronter les membres de sa famille, non sans hésiter, pour tenter de comprendre comment l’inceste fonctionne. La plupart de ses oncles et tantes savaient, mais… mais c’était leur père, le chef de la famille. Une tante dira : on ne peut tout de même pas enlever son grand-père à un enfant ! Peu importe la gravité des faits, le viol est d’autant plus pardonné qu’il est commis par quelqu’un d’important dans la famille, celui qui tient les rênes, qui représente un monsieur correct et aimant.

    L’autrice choisit de montrer ces moments d’effondrement, où l’écoute devient presque impossible. Après certains entretiens, dans des scènes fortes, elle craque, s’énerve, tape le volant de sa voiture, serre sa maman dans ses bras. Elle est consciente qu’elle vient ébranler sa famille, elle qui est pourtant la victime des faits. Elle sait que le silence l’a condamnée et la condamne encore. Et pourtant, elle sent la nécessité de continuer, d’aller jusqu’au bout de sa démarche, aidée par sa mère, et d’une manière beaucoup plus lointaine, par son père.

    Dans cet ouvrage complémentaire au Berceau des dominations de Dorothée Dussy, Marine Courtade expose la toile complexe qui se tisse autour des victimes de violences incestueuses. C’est un système commun, systémique, protégé par le silence qui le fait se reproduire de générations en générations. Si elle savait que sa mère avait été elle-même violée par le nouveau compagnon de sa propre mère, quand celle-ci était à l’hôpital, elle découvrira que son agresseur à elle, le père de son père, aura aussi touché et violé les filles de son frère, donc les cousines du père de l’autrice. Si l’arbre généalogique est trituré dans tous les sens, l’autrice rend les relations entre chacun et chacune très claires, grâce à un système de médaillons qui s’affichent quand une nouvelle personne prend la parole.

    On ne parle pas de ces choses-là témoigne évidemment d’un sujet fort qui fait actualité culturelle après #MeToo, avec la reprise du spectacle Les Chatouilles ou la parution de livres comme La Familia grande ou Triste Tigre. Marine Courtade ne cherche jamais l’émotion ou le tire-larmes. Elle adopte, ou s’efforce d’adopter un point de vue journalistique. Notre estomac est noué jusqu’au bout, on sait qu’il n’y aura ni procès ni happy-end (les incesteurs sont très peu jugés pour leurs actes, qui sont difficilement prouvables aux yeux de la loi), on ressent l’horreur de devoir en permanence écouter les anecdotes bonhommes aux repas de famille sur ce grand-père tant aimé, toujours actuellement, alors même qu’elle enquête sur le sujet. Pour compléter ce récit intime à la première personne, à la fin du roman graphique, des suggestions culturelles, des interviews (dont une de Dorothée Dussy, plutôt pessimiste sur les réelles avancées autour du sujet) et des chiffres hallucinants reviennent sur l’inceste en France, qui n’est pas prêt de s’arrêter, protégé par le silence de tout un chacun.

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