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    Misericordia, ces nuits où la mélancolie prend à la gorge

    Titre : Misericordia
    Auteur.ice : Lidia Jorge
    Edition : Métailié
    Date de parution : 17 janvier 2025
    Genre du livre : Roman

    Lídia Jorge décrit dans Misericordia la vie d’une retraitée dans une maison de repos, au Portugal, peu de temps avant l’arrivée du Covid. Sorte d’auto-fiction, le personnage principal, dona Alberti, est inspirée par la mère de l’écrivaine, Maria dos Remédios, qui est décédée en début d’épidémie, en avril 2020.

    Il est écrit en préambule que cette histoire est la transcription des 38 heures d’audio enregistrés par Maria Alberta Nunes, alias dona Alberti, entre le 18 avril 2019 et le 19 avril 2020, à l’Hôtel Paradis, le nom de la maison de repos. À quel point ces enregistrements reflètent ou non la vie de la propre mère de Lídia Jorge, seule elle pourrait le dire. Au final, ces considérations importent peu. Misericordia, c’est le récit poignant d’une très vieille femme, mère d’une fille écrivaine, qui passe ses dernières lueurs de vie entourées de vieux, de vieilles et d’aides-soignantes.

    On saura peu de choses du passé de dona Alberti. Elle ne ressasse pas sa vie antérieure, il n’y aura pas de flash-backs, de remords, de regrets ou de lourd passé déterré. Cette femme, on la suivra jour après jour, semaine après semaine, dans la résidence. Elle revient peu sur la difficulté qu’est la vie quand on perd son indépendance. Elle est lavée, nettoyée, maquillée, habillée, déshabillée par toute une série de personnes, des femmes surtout, des sympas, des muettes, des attentionnées ou des femmes qui attendent l’été pour se tirer et travailler dans le tourisme. Son corps, ses affaires, son âme ne lui appartiennent plus. Il ne lui reste plus qu’à apprendre à vivre ainsi, repousser la mort ou l’accueillir dans ses bras.

    Dona Alberti dort très mal et se bat avec la nuit. L’insomnie mais aussi la grande nuit, celle qui nous recouvrira tous et toutes. Elle lutte contre elle, elle ne veut pas partir, alors elle cherche des réponses aux questions impossibles que lui pose cette nuit (mais quelle est donc le pays dont la capitale est Bakou ?). En luttant pour vivre, elle affirme son caractère, coûte que coûte, ses convictions, sa propre dignité. Faces aux échos d’un premier confinement catastrophe à l’annonce de cette épidémie tueuse début 2020, dona Alberti veut vivre, absolument, pour découvrir le monde d’après. Les dernières pages nous confrontent à nos morts et nos souvenirs, à nous qui avons aussi vécu le Covid.

    Si Lídia Jorge a déjà 78 ans, on peut imaginer l’âge de sa maman quand elle est partie. Nous n’aurons pas d’autres informations sur dona Alberti, si ce n’est son caractère braqué, parfois acariâtre et ses manières d’un autre temps. Elle est fâchée sur sa fille qui ne s’est pas apprêtée pour venir la voir, elle qui vient voir sa mère avec des chaussures trouées. Ce n’est pas ce qu’elle lui a appris. Sa relation avec sa fille et son gendre, qu’elle nous décrit, dévoile tous les mots qu’elle ne leur dira jamais, l’envie de les voir plus souvent, la gratitude aussi. Une génération les sépare, et un monde, comme deux univers opposés. Alors elle lui dit, à sa fille : écris, qu’attends-tu, ne perds pas ton temps. Et change tes fins de bouquins. Elles sont toutes malheureuses.

    Si le livre file tout droit vers la mort, ce n’est pas un roman triste mais profondément mélancolique. Dona Alberti décrit la vie en maison de repos, ces vieux et ces vieilles, si vivants un jours, morts et déjà remplacés la semaine suivante. Cette ronde perpétuelle d’aides-soignantes, exprimant l’état catastrophique du domaine des soins de santé, du travail parfois ingrat et presque déshumanisé, où les vieilles personnes sont traitées comme des robots.

    On suit donc la vie remuante ou non de l’Hôtel Paradis, toutes les personnalités des vieilles femmes qui entourent dona Alberti, l’envie d’une dernière romance, les mensonges qui sauvent, les hommes qui passent. Misericordia, c’est un livre fort qui tient notre cœur dans sa main sans en avoir l’air, notre cœur qui se sert lentement au cours des pages. Certains chapitres se terminent pas des petits poèmes, sous forme de haïkus, écrits, imaginons-nous, par dona Alberti (ou/et la mère de l’autrice) ? Dans cette vie, l’héroïne apprend à vivre avec le rien, en étant plus rien, en n’attendant plus rien d’autres que les petites joies de la vie : un morceau de musique jouée au piano par  M. Peralta, la conversation constamment interrompue avec une jeune aide-soignante, Lilimunde, qui se promettait de ne jamais coucher avec un homme et qui se retrouve enceinte, la même situation dans laquelle Dona Alberti s’était retrouvée, des années avant. Se contenter de peu, d’un mot écrit à la main et gardé contre son cœur, de savoir qu’on est aimé et qu’on aime en retour.

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