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    L’empoisonneuse de Palerme, au nom de toutes les femmes bafouées

    Titre: L’empoisonneuse de Palerme
    Auteur.ice : Cathryn Kemp
    Edition : Hauteville
    Date de parution : 05 février 2025
    Genre du livre : Roman

    Toutes les bonnes histoires commencent par une légende. Giulia Tofana, née à Palerme et morte pendue à Rome en 1627, est retenue par l’histoire comme une profane, une sorcière condamnée pour le meurtre de dizaines, de centaines d’hommes. Cathryn Kemp est allée plus loin que la légende, au-delà de l’opprobre, bannissant la bien-pensance. Elle a raconté l’histoire d’une femme qui, un jour, s’était promis de se venger.

    Il était une fois le mythe de la sorcière

    Cathryn Kemp, écrivaine et journaliste, a tissé l’histoire de Giulia Tofana comme on tisse une tapisserie complexe : fil par fil. Son enquête minutieuse l’a menée à explorer les travaux académiques sur cette célèbre empoisonneuse. Giulia Tofana utilisait une méthode redoutable : l’acqua Tofana, une eau secrète inodore et incolore, mélange mortel d’arsenic et de belladone. Ces poisons naturels étaient entre les mains de femmes qui guérissaient autant qu’elles châtiaient.

    Les procès de sorcellerie ont condamné des milliers de femmes à la torture, à la pendaison, au bûcher. Pour les plus chanceuses, la mort était rapide. Pour les plus détestées, leur supplice était conçu pour durer et alimenter l’ire sanguinaire de la foule. De nombreux ouvrages traitent de ce sujet, notamment le brillant « Sorcières : la puissance invaincue des femmes » de Mona Chollet. Depuis plusieurs années, les procès de sorcellerie sont associés au féminisme, mais pourquoi ?

    Pour comprendre cela, il faut se plonger dans une époque où la contraception, le divorce et l’indépendance étaient inexistants pour celles qui avaient un utérus. Malgré l’emprise catholique, une tradition ancestrale de sages-femmes, de guérisseuses et d’accoucheuses persistait. Ces femmes soignaient leurs semblables, partageant les mêmes corps et les mêmes douleurs. Souvent marginales et différentes, elles étaient perçues comme dérangeantes. Leur savoir leur conférait parfois une certaine indépendance financière. D’autres étaient astrologues ou expertes en sciences divinatoires, représentant une lumière qui contrastait avec l’ombre auquel on les destinait. Enfin, il y avait celles que la beauté avait abandonnées : mendiantes, folles, asociales. Leur état était souvent le résultat d’une vie de labeur, de souffrance et d’ignorance. Leur existence était tolérée tant que la peur du diable ne venait pas gangréner l’esprit des hommes.

    Une histoire dans l’Histoire

    Dans son livre, Cathryn Kemp juxtapose la légende de la redoutable empoisonneuse avec le contexte des filles, femmes, mères, épouses et sœurs de l’Italie du 17ème siècle. Elle imagine la vie de cette femme, ses motivations et ses ambitions. Qu’est-ce qui pourrait pousser une simple paysanne à vendre du poison à des centaines de femmes ? La haine, celle des hommes. Qu’est-ce qui pourrait pousser une femme à haïr un homme ? La souffrance. Quelles étaient les souffrances des femmes au 17ème siècle ?

    Pour le comprendre, pas besoin d’imagination. Il suffit d’allumer son téléviseur. Le feu des bûchers catholiques s’est éteint, mais ils n’ont pas emporté avec eux la barbarie. Combien de jeunes filles sont encore défigurées à l’acide par des amants jaloux ? Maltraitées par des familles qui ne voient en elles qu’une valeur marchande ? Combien de jeunes filles mineures sont mariées de force à des hommes beaucoup plus âgés ?

    On pourrait dire que la violence naît invariablement de la pauvreté. Il est vrai que cette dernière est souvent le terreau de l’injustice. Mais, encore dans un souci de vérité, derrière nos portes d’habitation modernes, combien sont victimes d’incestes, de viols, d’abus ? Combien de femmes sont battues à mort par leurs conjoints ? Combien sont entendues par une justice trop lente et trop indulgente envers les criminels ? Combien de corps sont encore contrôlés par des lois anti-avortement, au nom d’une bigoterie et d’un machisme dément ? Les mouvements #metoo, #metooinceste, les scandales impliquant des hommes influents (Affaire Epstein, P.Diddy, Harvey Weinstein), les procès retentissants (l’affaire des viols de Mazan), la honte qui change de camp, libérant les victimes de cette loi du silence et révélant un océan d’horreurs.

    Cathryn Kemp s’est inspirée de tout cela pour créer une œuvre littéraire magistrale, nécessaire, brillante et indispensable. Avec une plume poétique et réaliste, elle parle de Giulia Tofana comme d’une femme qui a refusé de subir. Elle possédait un pouvoir, celui de concocter un poison mortel, et elle l’a utilisé. Loin de dépeindre une histoire idéaliste d’une vengeresse animée uniquement par un sens de la justice, elle décrit également les tourments de la vengeance, l’aliénation de la souffrance et le prix à payer pour toute cette haine. Païenne, sœur et mère, Giulia a soigné des femmes toute sa vie et leur a donné le poison qui leur permettait de se libérer d’un père, d’un mari, d’un amant violent et abusif.

    C’est un livre coup de poing, un récit d’une troublante vérité et honnêteté, qui oscille constamment entre ombres et lumière, mais qui démontre encore aujourd’hui que les violences faites aux femmes existent depuis la nuit des temps et qu’il est grand temps qu’elles deviennent un projet politique.



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