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    Aimer perdre : les bienfaits de la lose

    « Vous savez comme tous les films sont nuls ? Eh bah je vais faire le meilleur film de l’histoire du cinéma ». Les mots de Choukri, inoubliable réalisateur sans-ami·es et suicidaire de Fils de Plouc, premier long-métrage de Lenny et Harpo Guit, pourraient bien être la boussole qui guide les enfants terribles du cinéma belge. Il faut au moins cette prétention, cet orgueil un peu naïf, pour se lancer à corps perdu dans cette guérilla des images dans laquelle les deux frères semblent s’épanouir. Avec la fougue et l’impertinence de ceux qui n’ont rien à gagner et tout à perdre, le duo faisait feu de tout bois dans leur premier effort animé d’une énergie punk et cradingue au pitch improbable – soit deux frères lancés dans une course effrénée à la recherche de Jacques Janvier, chien adoré et perdu de leur péripatéticienne de mère Michel.

    Avec Aimer perdre, les Guit se branchent sur la très haute fréquence d’Armande Pigeon, 26 ans, virée de son canapé pourri par une logeuse mal lunée (géniale Catherine Ringer), endettée jusqu’aux dents et dotée d’un inguérissable penchant pour le jeu. Rat des villes cavalant à travers la crasse qui dégueule sur les trottoirs bruxellois, cette Mimi Cracra adulte est l’étoile noire dans laquelle le film menace sans cesse de s’effondrer (il s’ouvre d’ailleurs par un long dé-zoom qui part de l’intérieur de son trou de nez). Elle est aussi un corps au travers duquel l’œuvre ogresque excrète son trop plein d’impureté en un joyeux festival de souillures diverses : pisse, sang, vomi. L’implication sans retenue de Maria Cavalier Bazan, qui l’interprète en plus d’avoir co-écrit le rôle, explose dans une scène qui voit le personnage retourner une audition à son avantage face à un jeune cinéaste dépassé, à l’image du film, condamné à s’accrocher désespérément à son héroïne pour tenter tant bien que mal de la suivre.

    À l’instar de sa protagoniste d’éternelle perdante, Aimer perdre carbure à l’énergie du désespoir. « Pas d’argent ? Pas de problème ! » semble nous dire Armande, trouvant toujours dans le fond du trou un endroit où taper des deux pieds pour remonter à la surface jusqu’à une prochaine déconvenue. Jamais à cours d’idées, sa débrouillardise contamine jusqu’à la forme du film qui multiplie les textures (la scène du casino, tournée à l’aide d’un vieux téléphone), les focales et les points de vue (délirant pigeon gaze, parce que pourquoi pas ?), à mesure que la jeune femme rebondit de débiteur en amie blessée, d’amoureux éconduit en employeuse-éclair furax. Mû par une urgence similaire à certains des meilleurs films de Sean Baker (Take Out, Tangerine) ou des frères Safdie (The Pleasure of Being Robbed, Lenny and the Kids), le scénario semble avoir tiré les enseignements d’un coup d’essai jouissif mais parfois fatiguant, en canalisant plus adroitement l’inspiration débridée des deux frères.

    Ce qui achève de faire d’Aimer perdre une objet profondément attachant, c’est la petite musique qui résonne doucement en son cœur : dans une société rendue moisie par la course au profit, au progrès et par la compétition, les Guit brandissent en étendard les bienfaits de la lose. Véritable moteur du film, l’échec est un remède à la maladie du capitalisme qui change les êtres humains en petites usines de chair et d’os, travaillant toujours plus à l’optimisation de leurs performances. Armande, elle, comme ses trois créateur·ices, comprend intuitivement que le jeu que lui offre la vie est un jeu dont les vainqueur·es sortiront mort·es et malheureux·ses. La vie et joie appartiennent aux perdant·es, à celles et ceux qui enchainent les débâcles et les remises en selle et sentent alors battre le pouls de leur existence dans la possibilité électrisante de tout perdre.

    Arthur Bouet
    Arthur Bouet
    Journaliste

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    Aimer perdreRéalisateurs : Harpo Guit et Lenny GuitGenre : Comédie, Drame, RomanceActeurs et actrices : María Cavalier-Bazan, Axel Perin, Michael ZindelNationalité : BelgiqueDate de sortie : 2 avril 2025 « Vous savez comme tous les films sont nuls ? Eh bah je vais faire le...Aimer perdre : les bienfaits de la lose