Titre : La vie sans principe
Auteur.ice : Henry D. Thoreau
Editions : Le Mot et le Reste
Date de parution : 21 mars 2025
Genre du livre : Essai de philosophie
Nippé d’une réédition de belle allure, l’essai de Thoreau, plus d’un siècle après sa parution, conserve pour nos contemporains sa pertinence critique en dénonçant une superficialité généralisée qui dégrade l’image de l’Homme — au point qu’un porc, fouillant la terre pour sa subsistance, rougirait de la compagnie de notre espèce.
Le spectacle des humains sous le soleil
Le constat inaugural du philosophe américain est sans appel : Ce monde est le lieu des affaires. Un monde d’où le rêve et le loisir sont dévalorisés par rapport au travail et à la perspective d’enrichissement matériel qu’il rend possible ; un monde où l’aptitude au travail est la condition sine qua non pour devenir quelqu’un et la vie contemplative une tare révélatrice du péché capital de paresse. À la locution bénédictine ora et labora, l’humanité ne céderait désormais qu’à l’appel du second terme.
Le libéralisme économique, sur fond duquel les contemporains de Thoreau, et nous aussi dans une certaine mesure, conduisent leur vie, enchaîne l’esprit à une idole aurifère qui anéantit l’intériorité de l’homme pour le réduire aux proportions d’une maigre surface. Partout, les humains ont substitué l’esprit de commerce à la pensée, le bavardage à la discussion, le conformisme à l’autonomie, la liberté politique à l’authentique liberté.
Les flèches décochées par Thoreau atteignent leur cible : débarrassé des politesses d’usage — autre motif de superficialité dans les conversations —, il n’hésite pas à pourfendre cette vie sans principe que mènent ses contemporains ; une vie dépourvue de loi supérieure, où la richesse matérielle prime sur la sagesse.
En spectateur qui se lamente sur le spectacle contumélieux de son prochain, Thoreau, au rebours du verset biblique selon lequel le soleil se lève sur les méchants et sur les bons, profère son cri : le soleil a été créé pour déverser sa lumière sur des tâches plus nobles. Pourquoi la lumière du monde se rend-elle complice d’un spectacle aussi affligeant ? Pourquoi la ruée vers l’or, qui emplit d’effroi l’auteur pour les comportements qu’elle a rendus possible, n’a-t-elle pas essuyé le refus de la lumière ? Ces questions, sans doute, ne sont pas raisonnables, mais elles véhiculent l’affect qui préside à la critique de Thoreau, qui l’incite à dire en substance que nous gaspillons notre vie en la conduisant selon les seules prérogatives de la société (capitaliste).
Ars vivendi
En négatif du propos critique de La vie sans principe s’esquisse un ars vivendi individualiste aux mesures hygiéniques exigeantes. À contre-courant des pasteurs dont Thoreau critique les discours teintés de résignation, il nous exhorte à résister, à nous tenir au mieux à distance des frivolités et mondanités, des bavardages et ragots qui alchimisent l’or de la pensée en un cloaque de boue. La conscience individuelle, qui est la mesure de cet art de vivre, doit donc être préservée au mieux de tout ce qui lui nuit, en ce compris la multitude des hommes qui n’ont de cesse d’opinionner à tout sujet, surtout lorsqu’iceux touchent à la politique.
Thoreau n’est pas un gourou de développement personnel : il n’est pas coutumier du prêt-à-penser qu’il abhorre ou fabricant de recettes du bonheur ; il encourage les humains à prendre des nouvelles de leur intériorité et à se cultiver au contact des grands auteurs du passé, afin de puiser chez eux matière à devenir plus sage. C’est dans la dynamique de la culture de soi que l’auteur entend également appeler ses frères humains à se naturaliser, non pas en vivant en autarcie, à la manière du protagoniste d’Into the Wild, à savoir feu Christopher McCandless, mais en entretenant une relation sensuelle à la Nature, dont on peut espérer des éclairs de lumière.
Que le lecteur de cet article se reconnaisse dans la critique de Thoreau, qu’il en soit l’objet ou qu’il la partage, nous ne pouvons que l’inviter chaleureusement à lire les quelques pages de cette Vie sans principe où pense sans détour un homme concerné par le sort de tant d’hommes et de femmes qui vont à vau-l’eau et passent, de la sorte, à côté d’une vie vraiment riche.